Poétique de l’emploi – Noémi Lefebvre

Cette année, Noémi Lefèbvre était l’invitée d’honneur du festival Bruits de Langues. Présente la semaine entière, elle nous a parlé de son dernier livre Poétique de l’emploi, paru aux éditions Verticales en 2018, que vous pouvez visionner sur le site UPTV. Elle a également coanimé la soirée Ecrits/Ecrans, en partenariat avec le festival Filmer le Travail. Elle y a présenté deux de ses courts-métrages, Poétique de l’emploi et Entreprise culturelle. Elle a de plus animé des ateliers d’écriture pour deux classes de Master. Vous pouvez aussi la retrouver sur son blog Mediapart.

Nous vous proposons ici un aperçu de son ouvrage Poétique de l’emploi. Ce livre suit la crise existentielle d’un.e jeune sur le seuil entre adolescence et âge adulte, encore pris dans les mailles du filet parental et agité de velléités d’indépendance. Cette personne en devenir se débat entre la poésie et le contexte social houleux dans une quête maladroite de repères.

            La figure paternelle

« La raison d’un père est de toutes les raisons la plus contraire à la poésie. »

Omniprésente, la figure du père accapare le personnage. Ce dernier, conscient de son insignifiance à cause de cette voix qui le lui rappelle constamment, se débat pour trouver des re-pères qui pourraient remplacer ce père totalitaire. Comme des cairns au fil du livre reviennent régulièrement rêveries suscitées par la drogue : un champ de betteraves, des corneilles. En l’absence de meilleures marques, l’absence de la capacité d’en créer, ce sont les hallucinogènes qui les fournissent. Artificiellement, le personnage se façonne son propre terrain, sur lequel son père, lucidement identifié comme son surmoi, se tait.

« Plus j’y réfléchis et moins je trouve de façon d’en sortir, souvent je rêve d’avoir un jardin personnel mais c’est de l’utopie, je n’ai pas de terrain »

Le surmoi est un rappel de la dépendance des enfants. Aux prises avec le sien, le personnage bataille dans son apprentissage du devenir-soi. Fréquemment le père déclare que « ce n’est pas le IIIe Reich ». Pourtant, le IIIe Reich était organisé autour d’une figure paternelle très forte (le Führer), qui était pensé comme ne voulant que le bien de la nation qu’elle dirigeait. De la même façon, le surmoi du personnage ne veut que le bien du personnage, il pense le mener dans le « droit chemin », quoi que cela signifie, et le personnage doit lutter pour se détacher de lui.

Le régime nazi assimilait le Führer au père de la patrie. Cette confusion entre la société et la famille peut se retrouver dans le livre de Noémi Lefebvre dès que l’on considère le père comme allégorie des injonctions sociales.

« Il veille à me rappeler sans cesse la différence entre moi et les gens afin que je ne sois pas quelqu’un parmi les gens mais bien toujours personne parmi personne. »

La poésie est mise en opposition à la figure paternelle. Elle représente le chemin pour s’extraire de son ubiquité, réclamer son droit d’exister en tant qu’individu unique, elle est le moyen que le personnage a trouvé pour grandir, être autonome et indépendant.e – aspiration que le personnage apprend à affirmer au fil des pages. Si le père est allégorie de la pression sociale, alors la poésie devient une façon d’être au sein ou en dehors de la société, notamment une façon plus humaine d’être.

Lyon – Quais de Saône

            Le cadre sociopolitique

2016, les évènements anxiogènes se bousculent :

C’est l’état d’urgence en France après une année passée frappée par les attentats. S’y ajoute en ce début d’année un projet de loi travail qui promet de casser les acquis sociaux et qui provoque des révoltes étudiantes pleines de désillusion.

La problématique qui hante le narrateur est l’impératif de trouver un emploi, un travail effectif où « tu es à disposition, tu te conformes et tu n’es pas libre ». Avoir un travail l’angoisse presque plus que d’en chercher un, alors iel évite de rechercher. Pourquoi vouloir asservir son temps et sa liberté ? Le mythe d’une carrière épanouissante est depuis longtemps tombé en désuétude et iel en a conscience.

Alors le protagoniste profite de ce temps libre si précieux et flâne « dans la bonne ville de Lyon » en méditant ses angoisses au fil des nuages de lacrymo et d’étudiant-es fuyant les matraques des CRS à Bellecour, des contrôles au faciès de plus en plus brutaux sur les quais et des militaires armés d’inquiétantes mitraillettes patrouillant dans les rues passantes. La politique étatique de renforcement de la sécurité lui laisse un goût amer d’oppression.

Dans un tel contexte, les idées nationalistes d’extrême-droite fleurissent. « Sans honte et sans reproche » les fascistes tractent tout sourire : « On est chez nous ! », sentence familière mais toujours incomprise par le personnage qui n’arrive pas à démêler qui est « on » de où est « chez nous ».

 Pour l’accompagner dans ses réflexions, iel invoque Viktor Klemperer et Karl Kraus et cherche des réponses dans leur expérience du nazisme. Les médias, le langage, la peur ; quels sont les instruments de la montée du fascisme ?

            Le langage

Les nombreuses mentions à Klemperer et Kraus, deux intellectuels intéressés par les utilisations de la langue et ayant connu le nazisme, permettent au personnage de retracer un parallèle entre le devenir de la langue au XXe et aujourd’hui. Klemperer théorisait l’idée que le langage avait été vidé de son sens. Les formules toutes faites rigidifient la langue et l’appauvrissent. Cela a simultanément pour cause et conséquence d’appauvrir la pensée, dépendante de la langue. Ce phénomène a été, selon Klemperer, un outil pour la montée des fascismes en leur facilitant la propagation de leur vision du monde. En effet, la langue est performative, c’est-à-dire qu’elle façonne les perceptions et représentations que les individus se font du monde. Qui contrôle le langage dispose d’un moyen de contrôle de la pensée.

Ce sont les réflexions qui occupent le personnage de Poétique de l’emploi et qui le mènent à travailler son esprit critique, à remettre en question les éléments de langage prêts-à-consommer qu’iel reçoit. Iel trouve refuge dans la poésie, façon alternative d’aborder la langue, en la déconstruisant pour lui redonner du sens. Iel amène une conception moderne de la poésie qui se remet sans cesse en question et peut se retrouver dans les éléments les plus prosaïques. En référence à Rainer Maria Rilke, le personnage apporte dix leçons qu’iel adresse aux poète.sse.s en les appelant à repolitiser leurs productions.

« Ta vie n’a pas d’importance, l’Univers n’a pas d’importance, les détenteurs de la violence légitime ont toute l’importance et les conséquences de l’importance de ces irresponsables sont si considérables que tout ce que tu peux dire n’est vraiment rien du tout »

Clémence Jamet et Lucie Guichard

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